
De L’Âme de tout Apostolat, par DOM J. B. CHAUTARD o. c. r. :
Partie 3 La Vie active, dangereuse sans la Vie intérieure, assure avec elle le progrès dans la vertu, 1. Les Œuvres, moyen de sainteté pour les âmes intérieures, deviennent pour les autres un danger pour leur salut.
(…) Danger pour le salut. – Combien de fois, hélas ! dans les retraites privées que nous avons dirigées, avons-nous constaté que les œuvres qui devaient être pour leurs organisateurs des moyens de progrès devenaient des instruments de ruine de l’édifice spirituel.
Un homme d’œuvres invité à l’ouverture d’une retraite, à scruter sa conscience et à rechercher la cause dominante de son état malheureux, se jugeait exactement en nous faisant cette réponse à première vue incompréhensible : « C’est le dévouement qui m’a perdu ! Mes dispositions naturelles me faisaient éprouver de la joie à me dépenser, du bonheur à rendre service. Le succès apparent de mes entreprises aidant, Satan a tout su mettre en œuvre, durant de longues années, pour m’illusionner, exciter en moi le délire de l’action, me dégoûter de tout travail intérieur, et finalement m’attirer dans le précipice. »
Cet état d’âme anormal, pour ne pas dire monstrueux, va s’expliquer d’un mot. L’ouvrier de Dieu, tout à la satisfaction de donner cours à son activité naturelle, avait laissé s’évanouir la vie divine, ce calorique divin qui, amassé en lui, rendait son apostolat fécond et protégeait son âme contre le froid glacial de l’esprit naturel. Il avait travaillé mais loin du soleil vivifiant. Magnae vires et cursus celerrimus, sed praeter viam. (99) Du même coup, les œuvres, saintes en elles-mêmes, s’étaient retournées contre l’apôtre comme une arme dangereuse à manier, arme à deux tranchants, qui blesse celui qui ne sait plus s’en servir.
N’est-ce pas contre un pareil danger que saint Bernard mettait en garde le Pape Eugène III [actuellement bienheureux dont la fête est le 8 juillet], lorsqu’il lui écrivait :
Je crains qu’au milieu de vos occupations qui sont innombrables, désespérant d’en voir jamais la fin, vous ne laissiez s’endurcir votre âme. Vous feriez bien plus prudemment de vous soustraire a ces occupations, ne fût-ce que pour un temps, que de permettre qu’elles vous dominent et que peu à peu elles vous mènent infailliblement là oit vous ne voulez point aller. Où donc ? direz-vous peut-être. A l’endurcissement du cœur.
Voilà où peuvent vous entraîner ces occupations maudites, hæ occupationes maledictae, si toutefois vous continuez comme vous l’avez fait d’abord à vous y livrer tout entier, ne vous réservant rien de vous pour vous-même. (En quo trahere te possunt hæ occupationes maledictas, si tamen pergis ut coepisti, ita dare te totum illis, nil tui tibi relinquens – S. BERN., De Consid., 1. II. C. II).
Quoi de plus auguste, de plus saint que le gouvernement de l’Église ! Y a-t-il rien de plus utile pour la gloire de Dieu et pour le bien des âmes ? Et cependant, occupations maudites, s’écrie saint Bernard, si elles doivent empêcher la vie intérieure de celui qui s’y adonne.
Quelle expression « occupations maudites » ! Elle vaut un livre, tant elle effraye et force à réfléchir. Et elle appellerait une protestation, si elle ne tombait pas de la plume si exacte d’un Docteur de l’Église, d’un saint Bernard (cfr. op. cit., QUINZIÈME ÉDITION, 195e mille d’Édition Française, ABBAYE DE SEPT-FONS par Dompierre-sur-Besbre (Allier), Em. VITTE, libraire, Lyon – P. TÉQUI, libraire, Paris, avec aprobation du Pape Benoît XV).
