L’homme-fourmi – Folha de S. Paulo, 11 juillet 1981

 

Par Plinio Corrêa de Oliveira
Je connais l’histoire d’un ancien fermier prospère de São Paulo, propriétaire de vastes plantations de café et d’une spacieuse demeure : une maison carrée à deux étages, avec une porte au centre et des fenêtres à guillotine identiques sur toute la façade. Aucune décoration extérieure. Le fermier, selon la tradition, était également avocat et homme politique.
Une famille unie, des titres de propriété sûrs, une terre « rouge » [très productive], une maison solide, des métayers dociles, des voisins paisibles : rien ne venait troubler la tranquillité de ce fermier travailleur. Mais un adversaire inattendu s’attaqua, en plein cœur, à ce fief si solide. En plein cœur, dis-je, car il fit irruption à l’improviste à l’intérieur même de la maison. Et – plus surprenant encore – cet adversaire venait d’en bas vers le haut. Un seul adversaire ? Plus exactement des milliers. Peut-être des millions. Petits, gagnant du terrain millimètre par millimètre, en silence, à l’insu de tous, ils avaient envahi le sous-sol, tandis qu’en haut, dans la maison, le fermier et sa famille travaillaient, mangeaient, buvaient, dormaient et s’amusaient. Un beau jour, quelques-unes ont fait irruption dans la cuisine. Le fermier les a tuées et a ordonné une enquête. Il s’est alors rendu compte qu’elles étaient déjà si nombreuses que toute résistance était vaine. Les fourmis saúvas [fourmis coupe-feuilles du genre Atta, très connues en Amérique du Sud, surtout au Brésil] – car c’étaient elles – avaient construit dans tout le sous-sol un labyrinthe si vaste qu’il serait vain de tenter de le détruire. Pour résumer l’histoire, le fermier déménagea, la maison fut abandonnée, et la plantation de café commença à être envahie. Ce fermier, qui pensait n’avoir rien à craindre d’aucun potentat, fut ruiné par ces myriades d’adversaires minuscules, sombres et silencieux.
Je m’en suis souvenu lorsque j’ai commencé à rédiger le présent article. Car le sujet sur lequel je souhaitais écrire était le triomphe des petits hommes dans la société moderne.
Par « petits hommes », j’entends ici les hommes à l’esprit étroit, qui tiennent, chacun dans son intégralité, dans l’un des mille alvéoles de la vie quotidienne. Ceux qui veulent une vie faite de la banalité de chaque jour. Pour qui hier était incolore, inodore et insipide, tout comme aujourd’hui et comme demain. L’oxygène qu’ils respirent, c’est la banalité. Et le plaisir des choses réside essentiellement dans la répétition.
Pour de tels petits hommes, tout ce qui est grand, vénérable par son ancienneté ou magnifique par l’avenir qu’il ouvre, tout, en somme, qui sort des dimensions quotidiennes : l’holocauste, la bravoure, le génie, la délicatesse exquise, les malheurs tragiques, et tant d’autres choses encore. Il faut en finir avec tout cela, avec tous ceux qui sont ainsi, ou qui en reflètent quelque chose dans leur esprit, leurs manières, leur langage, leur façon d’être ou leur conduite.
Les innombrables changements survenus au cours de notre siècle, dans presque tous les domaines de la vie, constituent des victoires des petits hommes, car ils rabaissent toujours quelque chose ou quelqu’un. La société humaine s’habitue de plus en plus au goût des âmes-fourmis. Ce qui a pour conséquence que les grandes âmes se sentent, dans ce monde miné tout autour d’elles, comme mon fermier. Quiconque aspire aujourd’hui à une quelconque forme de grandeur, surtout celle de la vertu, soit se déguise, soit est immédiatement assailli par les fourmis sorties des vastes et sombres caves de la médiocrité. Et celles-ci l’expulsent vers les régions de l’incompréhension, de l’indifférence et de l’isolement, où la médiocrité condamne à vivre tous ceux qui ne rentrent pas dans ses schémas.
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Je vois dans ce gigantesque phénomène socio-pathologique, dans cette insurrection universelle des petits hommes contre ceux qui les surpassent, l’une des causes de la capitulation de l’Occident. L’homunculus, l’homme-fourmi, déteste la lutte plus que tout. Celle-ci exige de grands efforts, n’enthousiasme que les grandes âmes, provoque l’éclat de grands malheurs. L’homme-fourmi lutte, pour cette raison, contre toutes les formes de lutte. Une bataille singulière, qu’il mène en cédant, en fuyant (vers le bas, bien entendu), en capitulant : en se laissant même écraser, s’il n’y a pas d’autre solution.
C’est à cette famille d’âmes qu’appartiennent les inconditionnels de l’œcuménisme. Craignant la flambée des disputes entre les religions, l’homme-fourmi veut les fusionner toutes en une seule pan-religion, d’ailleurs plus ou moins athée. Pour l’homme-fourmi, toutes les croyances et toutes les incroyances doivent se confondre dans le même siphon de l’œcuménisme.
Pour la même raison, l’homme-fourmi est prêt à brader sa patrie, comme il le fait avec ses croyances. Quant à l’ennemi, il préfère ne pas le voir. S’il est contraint de le voir, il l’imagine en voie de conversion : déstalinisé, au visage humain, transformé en socialisme paisible (et ambigu…). Si l’ennemi s’infiltre dans les milieux politiques du pays, il lui sourit et le qualifie de « progressiste » et de « dans l’air du temps ». S’il s’infiltre dans les milieux catholiques, il le qualifie de la même manière de « progressiste ». Lorsque l’ennemi grandit au point de devenir menaçant, l’homme-fourmi proclame que le danger est irréversible et tente, à titre de compromis, une stratégie de « convergence », inspirée de la devise « que les bagues s’en aillent et que les doigts restent ». Et enfin, si l’ennemi, après s’être emparé des bagues, exige les doigts, l’homme-fourmi murmure : « Que les doigts s’en aillent et que la vie reste ».
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Mais, toutes ces concessions, l’homme-fourmi ne les fait qu’à la gauche. Toute son action silencieuse et inexorable, d’infiltration, de corrosion, d’érosion, il la mène à droite et au centre, là où il a coutume de s’installer. Et là, il ne cède pas, ne fuit pas, ne converge pas : il sape.
Pourquoi ? Détestant tout ce qui est élevé, noble et harmonieusement inégal, pour l’homme-fourmi, plus il y a d’égalité, mieux c’est. Et c’est vers une égalité totalement superficielle, totalement plate que tendent ses aspirations pacifistes. Vers le communisme, ou l’anarchisme.
Nous vivons à une époque de révolution. C’est banal à dire. Oui. La révolution des hommes-termites, contre tout ce qui a la moindre grandeur…

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