
Par Plinio Corrêa de Oliveira
L’année 1980 touche à sa fin. Dans deux mois, tout le monde aura les yeux rivés sur les fêtes de fin d’année. Et viendront alors les rétrospectives classiques et inévitables pour dresser le bilan de ce qui est désormais derrière nous. Pour ma part, je commence dès aujourd’hui.
Peut-on dire que pour le monde, 1980 a véritablement été un parcours ? Il me semble – d’après ce qui s’est passé jusqu’à présent – qu’il s’agissait plutôt d’une immense glissade, au cours de laquelle, de culbutes en culbutes, tout a semblé s’effondrer à plusieurs reprises de manière inattendue, pour que chaque fois, tout (ou presque…) se relève également de manière inattendue, de telle sorte qu’au final, rien n’est irrémédiablement brisé, mais tout est traumatisé.
Je ne parle ni de moi, ni de mon année 1980 : je n’oserais pas accaparer le temps du lecteur avec un sujet d’une si faible importance. Je parle du Brésil. Je parle du monde. Je parle, par exemple, de toi, mon lecteur.
De toi, oui. Car le phénomène que je décris à l’échelle mondiale me semble se répéter à l’échelle individuelle.
Quand je croise des gens dans la rue, quand j’observe dans les journaux des photographies, qu’il s’agisse de groupes ou de foules, j’ai l’impression qu’innombrables sont aujourd’hui les êtres humains soumis, dans leur vie quotidienne, à cette étrange cadence des événements.
Cela explique peut-être un comportement moins étrange de notre mémoire face au passé.
Quiconque voyagerait tranquillement à bord d’un yacht, en compagnie d’un groupe d’amis sincères, intéressants et joyeux, verrait sa mémoire se remplir agréablement, le soir venu, des petits événements de la journée : un bleu splendide de la mer, une mouette particulièrement élégante dans les airs, une liqueur particulièrement savoureuse en bouche, une musique particulièrement agréable à l’oreille, une odeur de mer ou un parfum de fleur qui ravit l’odorat, l’anecdote pittoresque racontée par l’un, la confidence émouvante faite par l’autre, l’éclat d’une métaphore surgie dans la conversation, la clarté d’un argument avec lequel on était d’accord. Tout cela – notons-le – uniquement dans la petite et aimable dimension du quotidien. De petits événements, dont chaque épisode est comme une petite fleur. Une journée comme celle-là peut être comparée à un bouquet de myosotis, dont chacun n’a peut-être marqué que l’heure, la demi-heure, le quart d’heure où il s’est produit. Une longue journée, lente, insouciante – je le répète. Une journée à l’issue de laquelle les choses qui se sont passées sont restées si vivantes qu’on dirait qu’elles viennent tout juste de se produire. Dans ce lent écoulement du temps, par un curieux paradoxe, les petits événements du matin sont restés aussi frais dans la mémoire que ceux qui se sont produits l’après-midi ou le soir. On dirait que, lorsque le présent est lent, le passé semble survivre agréablement dans chaque nouvel instant qui arrive.
Comme c’est différent dans les phases où le temps s’écoule à toute vitesse, secoué par des sursauts à la manière des années 1980. Chaque sursaut attire si complètement l’attention sur le présent, transporte l’esprit avec une telle véhémence sur les ailes noires de l’appréhension, vers un avenir hostile, que le passé disparaît de la mémoire. Et, lorsqu’il revient, il est si défraîchi, si déchiré, qu’il prend parfois l’aspect d’un tas informe de haillons : tout le contraire du doux bosquet de myosotis.
En raison de cet affaiblissement de la mémoire, ce qui s’est passé le matin peut nous sembler, dès le soir venu, si lointain, si éloigné… Et quand on se réveille le matin, par exemple, avec la perspective de devoir payer une facture pour laquelle on n’a pas d’argent (et combien se trouvent dans cette situation !) ; de devoir consulter le radiologue qui nous dira si nous avons un cancer ou non (et combien se trouvent dans cette situation !), ou de courir le risque de se faire agresser parce qu’on travaille dans une rue infestée de « pickpockets » (et combien, un très grand nombre, se trouvent dans cette situation !) ; lorsque – disais-je – on se réveille le matin face à ces perspectives, qui d’ailleurs ne s’excluent nullement les unes les autres (et nombreux sont ceux qui vivent cet ensemble de situations !), le présent et l’avenir accaparent tellement l’attention que la journée d’hier, à demi effacée de la mémoire, semble reléguée à un an en arrière.
Ce que l’on observe ainsi à l’échelle d’une journée vaut également pour un mois, voire une année. Lorsque 1980 sonnera ses derniers coups de cloche et, dans sa dernière glissade, s’enfoncera dans le passé, bon nombre des émotions que tu as vécues intensément, cher lecteur, te sembleront déjà si lointaines, si lointaines…
À toi, à ta personne. À toi, oui, que je ne peux voir que comme l’une des millions de gouttes qui constituent ce mare magnum qu’est l’opinion publique. Combien de fois cette dernière a-t-elle été sollicitée par les médias pour s’emballer intensément autour d’un sujet d’actualité ! Quelle actualité ces sujets avaient-ils ! Et pourtant, combien leur écho est lointain en cette fin d’année 1980 !
En 1979, la Rhodésie était, avec l’Afrique du Sud, l’un des piliers de l’anticommunisme. Ces deux nations formaient un rempart au cœur du continent africain, destiné à empêcher les flots du communisme d’atteindre le cap de Bonne-Espérance. L’importance mondiale de ce rempart est évidente, car la situation géographique du cap en fait l’un des carrefours du commerce maritime mondial. En mars de cette année-là, les élections en Rhodésie ont renversé le Premier ministre modéré Murozewa. Et le parti marxiste Zanu, dirigé par le guérillero Mugabe, est arrivé au pouvoir.
L’un des deux piliers s’effondre donc. Le monde entier sursaute. Mais le gouvernement communiste s’abstient de mener des réformes profondes en Rhodésie. Et le monde entier a l’esprit occupé par d’autres préoccupations. Profondément traumatisée, la Rhodésie vit dans une panique qui pourrait éclater d’un moment à l’autre. Tout s’est effondré sur le plan juridique. Et rien sur le plan concret. Mais le traumatisme est terrifiant et continue de dominer cette nation africaine. Des deux piliers, l’Afrique du Sud tient toujours debout. La Rhodésie n’est pas tombée… mais elle est anéantie. Et oubliée. Cela fait si longtemps que tout cela s’est passé !
Jeux olympiques de Moscou. Personne n’ignore que le régime communiste est policier à l’extrême. La simple existence du rideau de fer montre à quel point les peuples communistes vivent dans une véritable prison. Mais le geôlier a décidé de se montrer sympathique, et pour cela, il s’est fait passer pour un artiste. Il a organisé de « magnifiques » Jeux olympiques et la publicité s’est mise à s’exclamer : « Regardez comme ils sont sympathiques, comme ils sont artistiques, ces dirigeants russes. Il est impossible qu’ils soient de durs geôliers. Car des gens aussi artistiques ne peuvent pas être cruels. Il vaut donc mieux faire comme si le rideau de fer n’existait plus ». Une immense supercherie publicitaire, qu’il était difficile à l’époque de démasquer efficacement. Et aujourd’hui, il est impossible de la démasquer utilement, car tout ce qui touche aux Jeux olympiques appartient désormais au passé. Il y a si longtemps…
Jean-Paul II vient au Brésil. Tout le monde attend beaucoup de lui. Les socialistes, qui veulent qu’il renverse le capitalisme ; les capitalistes, qu’il condamne le communisme ; les progressistes, qu’il insuffle de nouveaux espoirs à la modernisation de la liturgie et de la morale. Les antiprogressistes, qu’il approuve la messe tridentine. Côte à côte, animés par des espoirs contradictoires, des millions de personnes l’ont applaudi comme si une nouvelle ère allait naître grâce à lui. Deuxième quinzaine d’octobre 1980 : comme tout cela s’enfonce déjà dans la brume du passé…
Et je laisse de côté les faits les moins universels. Alors que l’Iran et l’Irak s’affrontent, rares sont ceux qui se souviennent du shah, allongé sur sa fortune dans un malheur un peu semblable à celui de Job sur son tas de fumier. Le dernier shah, né dans les splendeurs dignes des Mille et Une Nuits, a disparu dans une catastrophe digne de 1980… mais irrémédiable.
Pour ainsi dire, tout cela s’est passé hier. Il y a si longtemps !
Note : Traduction sans révision par l’auteur.